Dans le cadre de la venue des reliques de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus de la Sainte-Face dans le diocèse d’Amiens, une après-midi autour des vocations a été organisée au Carmel d’Amiens, le samedi 14 mai. Il m’a été demandé de faire une intervention autour de la question : comment la vocation de sainte Thérèse et la vocation sacerdotale s’enrichissent-elles mutuellement ? Je vous livre ci-dessous le texte de cette intervention.

Au cours de l’été 1882, quand Thérèse apprend que sa sœur Pauline va entrer au Carmel, elle sent l’appel de Dieu : « Je sentis que le Carmel était le désert où le Bon Dieu voulait que j’aille aussi me cacher… Je le sentis avec tant de force qu’il n’y eut pas le moindre doute dans mon cœur, ce n’était pas un rêve d’enfant qui se laisse entraîner, mais la certitude d’un appel Divin ; je voulais aller au Carmel non pour Pauline mais pour Jésus seul… » (Ms A 26r°)

Thérèse entre au Carmel pour Jésus seul mais elle n’ignore pas que l’ordre du Carmel a une mission spécifique dans l’Église. Par leur vie toute consacrée à la contemplation, les carmélites ont pour mission apostolique de prier pour l’Église et spécialement pour ses pasteurs et ses théologiens, pour les évêques et pour les prêtres.

Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face résume cette mission en une phrase incisive : « Ce que je venais faire au Carmel, je l’ai déclaré aux pieds de Jésus-Hostie, dans l’examen qui précéda ma profession : « Je suis venue pour sauver les âmes et surtout afin de prier pour les prêtres » (Ms A 69v°)

Cependant, c’est par une prise de conscience progressive que Thérèse Martin réalise cela. C’est aussi avec un certain étonnement qu’elle découvre cette mission de prier pour les prêtres : « La seconde expérience que j’ai faite regarde les prêtres. N’ayant jamais vécu dans leur intimité, je ne pouvais comprendre le but principal de la réforme du Carmel. Prier pour les pécheurs me ravissait, mais prier pour les âmes des prêtres, que je croyait plus pures que le cristal, me semblait étonnant ! » (Ms A 56r°)

Nous pourrions nous étonner de la surprise de Thérèse, mais dans le Lisieux du XIXe siècle, la famille Martin ne fréquentait pas personnellement les prêtres de la paroisse. C’est le pèlerinage à Rome, en compagnie de nombreux prêtres, qui va faire comprendre à Thérèse cet aspect de la vocation carmélitaine :

« Ah ! J’ai compris ma vocation en Italie, ce n’était pas aller chercher trop loin une si utile connaissance… Pendant un mois j’ai vécu avec beaucoup de saints prêtres et j’ai vu que si leur sublime dignité les élève au-dessus des anges, ils n’en sont pas moins des hommes faibles et fragiles… Si de saints prêtres que Jésus appelle dans son Évangile : « le sel de la terre » montrent dans leur conduite qu’ils ont un extrême besoin de prières, que faut-il dire de ceux qui sont tièdes ? Jésus n’a-t-Il pas dit encore : « Si le sel vient à s’affadir, avec quoi l’assaisonnera-t-on ? » O ma Mère ! Qu’elle est belle la vocation ayant pour but de conserver le sel destiné aux âmes ! Cette vocation est celle du Carmel, puisque l’unique fin de nos prières et de nos sacrifices est d’être l’apôtre des apôtres, priant pour eux pendant qu’ils évangélisent les âmes par leurs paroles et surtout par leurs exemples… » (Ms A 56r°)

Premièrement, nous pouvons admirer la charité de Thérèse. Elle ne dit rien sur ce qui, dans le comportement des prêtres, lui a permis de réaliser qu’ils avaient besoin de prière. Elle nous dit simplement : « si leur sublime dignité les élève au-dessus des anges, ils n’en sont par moins des hommes faibles et fragiles ». En effet, si le prêtre est appelé à vivre dans l’intimité du Seigneur, à dispenser les sacrements, à être un « homme de Dieu », il reste et demeure un être humain avec ses qualités et ses défauts. Il demeure un homme qui peut éprouver de la fatigue, manifester de l’impatience, avoir du goût pour les bonnes choses… À travers ce qui peut nous paraître banal, Thérèse réalise combien ces travers de la vie quotidienne peuvent être un obstacle dans la consécration totale au Seigneur si l’on s’y attache outre mesure : « Si de saints prêtres montrent dans leur conduite qu’ils ont un extrême besoin de prières, que faut-il dire de ceux qui sont tièdes ? »

Deuxièmement, nous voyons la profondeur spirituelle de sainte Thérèse. Elle avait une image idéalisée du prêtre. Cette rencontre avec des prêtres ne la fait nullement tomber de haut. Sa désillusion – elle rencontre des personnes qui ne sont pas telles qu’elle s’imaginait qu’elles doivent être – aurait pu lui faire perdre son désir de prière pour elle. Au contraire, il y a comme un sursaut d’amour. Elle portera, dans sa prière, avec une ardeur redoublée, ceux qu’elle appelle de « saints prêtres » mais également ceux qui pourraient vivre dans une certaine tiédeur.

Au cœur de sa vie au Carmel, Thérèse laisse le Seigneur lui-même creuser en elle ce zèle pour les prêtres. Cependant, ce zèle se double d’un étonnant désir : celui de participer à la mission spécifique du prêtre. Elle écrit dans son Manuscrit B :

« Être ton épouse, ô Jésus, être carmélite, être par mon union avec toi la mère des âmes, cela devrait me suffire… il n’en est pas ainsi… Sans doute, ces trois privilèges sont bien ma vocation, Carmélite, Épouse et Mère, cependant je sens en moi d’autres vocations, je me sens la vocation de Guerrier, de Prêtre, d’Apôtre, de Docteur, de Martyr, enfin, je sens le besoin, le désir d’accomplir pour toi Jésus toutes les œuvres les plus héroïques… Je sens en mon âme le courage d’un Croisé, d’un Zouave Pontifical, je voudrais mourir sur un champ de bataille pour la défense de l’Église… Je sens en moi la vocation de Prêtre, avec quel amour, ô Jésus, je te porterais dans mes mains lorsque, à ma voix, tu descendrais du Ciel… Avec quel amour je te donnerais aux âmes !… Mais hélas ! Tout en désirant d’être Prêtre, j’admire et j’envie l’humilité de Saint François d’Assise et je me sens la vocation de l’imiter en refusant la sublime dignité du sacerdoce. Ô Jésus ! Mon amour, ma vie… comment allier ces contrastes. » (Ms B 2v°)

Dans ce texte, Thérèse nous décrit les immenses désirs que le Seigneur met en son cœur pour l’amour de Dieu et pour le service de l’Église. Elle énumère comment elle désire aimer Jésus et le faire aimer. Le désir du sacerdoce occupe une place particulière. Thérèse voit dans le ministère sacerdotal la place principale de l’Eucharistie : donner Jésus aux âmes. Elle voit dans le prêtre celui qui rend Jésus sacramentellement présent dans son Église, pour la nourriture du peuple de Dieu.

Thérèse ne se situe pas au niveau d’une revendication : le ministère du prêtre n’est pas un pouvoir à acquérir. Le désir profond de Thérèse est de servir le Seigneur et son Église.

Devant cet impossible, Thérèse ne baisse pas les bras ! Bien au contraire, elle va approfondir sa propre vocation en lui donnant une nouvelle dimension. Elle va recevoir du Seigneur le moyen de communier en profondeur au ministère des prêtres. C’est un don providentiel qui va permettre cela : elle reçoit de sa prieure la mission de prendre en charge, dans la prière, les intérêts spirituels d’un premier missionnaire puis d’un second dont elle deviendra la sœur spirituelle.

« Depuis bien longtemps j’avais un désir qui me paraissait tout à fait irréalisable, celui d’avoir un frère prêtre, je pensais souvent que si mes petits frères ne s’étaient pas envolés au Ciel j’aurais eu le bonheur de les voir monter à l’autel ; mais puisque le bon Dieu les a choisis pour en faire des petits anges je ne pouvais plus espérer de voir mon rêve se réaliser ; et voilà que non seulement Jésus m’a fait la grâce que je désirais, mais Il m’a unie par les liens de l’âme à deux de ses apôtres, qui sont devenus mes frères… Je veux, ma Mère bien-aimée, vous raconter en détails comment Jésus combla mon désir et même le dépassa, puisque je ne désirais qu’un frère prêtre qui chaque jour pense à moi au saint autel. Ce fut notre Ste Mère Thérèse [d’Avila] qui m’envoya pour bouquet de fête en 1895 mon premier petit frère. J’étais au lavage bien occupée de mon travail lorsque mère Agnès de Jésus me prenant à l’écart me lut une lettre qu’elle venait de recevoir. C’était un jeune séminariste inspiré, disait-il, par Ste Thérèse qui venait demander une sœur qui se dévouât spécialement au salut de son âme et l’aidât de ses prières et sacrifices lorsqu’il serait missionnaire afin qu’il puisse sauver beaucoup d’âmes. Il promettait d’avoir toujours un souvenir pour celle qui deviendrait sa sœur, lorsqu’il pourrait offrir le Saint Sacrifice. Mère Agnès de Jésus me dit qu’elle voulait que ce soit moi qui devint la sœur de ce futur missionnaire. » (Ms C 31v°)

À partir de cet instant, Thérèse aura une correspondance suivie avec ses deux frères spirituels. Elle y fut fidèle jusqu’à l’épuisement de ses forces au cours de l’été 1897. cette relation de fraternité spirituelle lui fait découvrir la complémentarité entre la vocation de prêtre et sa propre vocation de Carmélite, pour le service de l’Église :

« Je serai vraiment heureuse de travailler avec vous au salut des âmes ; c’est dans ce but que je me suis faite carmélite ; ne pouvant être missionnaire d’action, j’ai voulu l’être pal l’amour et la pénitence comme sainte Thérèse [d’Avila]. » (LT 189)

C’est une communion mystérieuse que vit alors Thérèse avec la grâce du ministère presbytéral. De la clôture de son monastère, elle vit en mission au bout du monde par la pensée et la prière ardente :

« Travaillons ensemble au salut des âmes ; moi je puis faire bien peu de chose, ou plutôt absolument rien si j’étais seule, ce qui me console c’est de penser qu’à vos côtés je puis servir à quelque chose ; en effet le zéro par lui-même n’a pas de valeur, mais placé près de l’unité il devient puissant, pourvu toutefois qu’il se mette du bon côté, après et non pas avant !… C’est bien là que Jésus m’a placée et j’espère y rester toujours, en vous suivant de loin, par la prière et le sacrifice. » (LT 226)

C’est le début d’une grande mission :

« Je ne connais pas l’avenir, cependant si Jésus réalise mes pressentiments, je vous promets de rester à votre petite sœur là-haut. Notre union loin d’être brisée deviendra plus intime, alors il n’y aura plus de clôture, plus de grilles et mon âme pourra voler avec vous dans les lointaines missions. Nos rôles resteront les mêmes, à vous les armes apostoliques, à moi la prière et l’amour… » (LT 220)

Par ce rapide parcours, j’ai essayé de mettre en lumière la place essentielle de l’attention aux prêtres qu’a eu Thérèse de l’Enfant-Jésus, et que cette attention a un lien très fort avec sa vocation de moniale. Comme Carmélite, elle a assumé d’une belle façon le charisme reçu de sainte Thérèse d’Avila :donner à la prière contemplative une intention apostolique, spécialement en priant pour les prêtres. Thérèse a ainsi pu progresser dans sa vocation carmélitaine mais aussi dans son regard réaliste sur le ministère sacerdotal : consacrés au Seigneur et appelés au service de l’Église, les prêtres demeurent des êtres humains, et la charge qui est la leur nécessite la prière du peuple de Dieu à leur intention.

Mon compagnonnage avec sainte Thérèse me fait prendre conscience de la grandeur du ministère que j’ai reçu et de l’appel à la sainteté qui incombe à cet appel. Par l’exemple de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face, je prend conscience que je ne peux accomplir mon ministère sans la prière de chacun des baptisés.

Aussi, à l’exemple de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face, demandons au Seigneur la grâce de nous sentir profondément concernés par ce que vivent les prêtres afin de grandir toujours plus dans la communion qui vivifie le Corps qu’est l’Église.

Pour terminer, entendons ces mots de saint Jean-Marie Vianney : « Le prêtre n’est pas prêtre pour lui. Il n’est pas pour lui, il est pour vous. »

Abréviations :

  • Ms A, B, C : Manuscrits autobiographiques A, B, C ;
  • LT : Lettres
Je suis prêtre de l’Église Catholique, au service de l’Église qui est dans la Somme, membre de l’Institut Notre Dame de Vie. Actuellement, ma mission principale est d’être vicaire épiscopal, curé des quatre paroisses du Ponthieu-Marquenterre (St Esprit en Marquenterre, St Gilles d’Autre-Maye, St Honoré du Nouvionnais, St Riquier du Haut-Clocher), délégué épiscopal à l’accompagnement des séminaristes.

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