Ce soir n’est pas un soir comme les autres. Cette messe n’est pas une messe comme les autres. Ce soir, l’Église entre dans une nuit. Et c’est dans cette nuit que nous entrons ensemble.
Il y a deux mille ans, Jésus savait. Il savait que Judas avait déjà pris sa décision. Il savait que Pierre allait le renier. Il savait la croix l’attendait au matin. Et c’est précisément là, sachant tout cela, qu’il se lève de table, noue un linge autour de sa taille, et lave les pieds de ses disciples.
Ce geste est scandaleux. Laver les pieds, c’est la tâche de l’esclave le plus bas dans la hiérarchie de la maison. Voilà pourquoi Pierre résiste : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » (Jean 13,6) Et que Jésus lui répond : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » (Jean 13,7)
Plus tard. C’est-à-dire après la croix et la résurrection, Pierre comprendra que ce geste annonçait tout le reste. Jésus se mettant à genoux devant ses disciples, c’était déjà Dieu descendant dans notre humanité pour nous relever.
A cette même table, Jésus prend du pain, le rompt et le donne à ses disciples en disant : « Faites cela en mémoire de moi. » (1 Corinthiens 11,24) Dans la tradition biblique, faire mémoire, ne signifie pas se souvenir d’un absent mais rendre présent. Quand nous rompons le pain ce soir, Jésus n’est pas loin, il est là, agissant, se donnant. L’Eucharistie est une présence vivante, sous la forme la plus humble qui soit : dans du pain et du vin, dans le geste le plus ordinaire et le plus universel qui soit : manger ensemble.
Le lavement des pieds et l’Eucharistie sont inséparables. Jean, dans son évangile, n’a pas raconté l’institution de l’Eucharistie comme Matthieu, Marc et Luc. Il a choisi de nous montrer le lavement des pieds. Pourquoi ? Parce qu’il veut nous dire que les deux sont inséparables. On ne peut pas comprendre l’un sans l’autre. La table et le service. Le pain donné et les pieds lavés. « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » (Jean 13,15)
Autrement dit : si vous communiez à mon corps sans vous mettre au service de vos frères, vous n’avez pas compris. Si vous mettez au service des autres sans vous nourrir à ma table, vous vous épuiserez. L’Eucharistie et le service fraternel sont les deux poumons de la même vie chrétienne. L’un appelle l’autre. L’un nourrit l’autre.
Et remarquez : à cette table, Judas est présent. Jésus lui lave les pieds aussi. Jésus lui offre le pain. L’amour de Dieu ne se conditionne pas à notre fidélité. Il ne se rétracte pas devant notre péché. Judas, avant qu’il sorte, a été aimé. Mais ce qu’il fait de cet amour, c’est une autre histoire. Mais l’amour, lui était là, entier, sans retenue.
C’est peut-être la nouvelle la plus difficile à croire ce soir : que Dieu nous aime comme ça, sans conditions préalables, sans que nous ayons à mériter d’abord.
Dans quelques instants, nous allons communier. Nous allons recevoir ce pain rompu et ce vin versé. Et ce geste nous engage. Il nous dit qui nous sommes appelés à être : des hommes et des femmes qui se donnent, qui servent, qui se mettent à genoux devant la dignité de l’autre.
Après cette messe, il n’y aura pas de bénédiction finale. La liturgie restera ouverte, suspendue. Nous partirons avec Jésus au Jardin des Oliviers, invité à veiller avec lui, là où les disciples se sont endormis, pour répondre à la demande de Jésus : « Restez ici et veillez avec moi. » (Matthieu 26,38) Avec Jésus nous entrons dans la liturgie de la Passion qui s’achèvera à la Veillée Pascale. Avec Jésus entrons dans la nuit, nuit où l’amour se vit jusqu’au bout, nuit où l’amour donne la Vie. Amen.


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