« Tu m’as saisi, et tu as réussi » (Jr 20,7)

Les mots du prophète Jérémie sont forts et peuvent même nous faire craindre une éventuelle manipulation de Dieu à notre égard : « Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. » (Jérémie 20,7) Que veut donc nous dire Jérémie quand il dit cela ?

Le prophète n’a pas une mission facile. Jérémie a été envoyé pour annoncer une parole qui dérange, une parole qui dénonce l’infidélité du peuple et qui ne pouvait lui attirer que de l’opposition. Il a été frappé, humilié et jeté en prison. Jérémie ne cache rien de son épreuve. Et c’est au cœur de celle-ci qu’il s’écrie : « Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. »

Nous l’avons dit : c’est une parole surprenante. Elle ne signifie évidemment pas que Dieu aurait trompé Jérémie. Nous pourrions, sans trahir le texte, le formuler comme ceci : « Tu m’as persuadé, et je me suis laissé persuader » ou encore : « Tu m’as attiré, et je me suis laissé attirer. » En disant cela, Jérémie reconnaît qu’il a accepté l’appel, mais il n’avait pas mesuré le prix de la fidélité. Il découvre que parler au nom de Dieu ne conduit pas nécessairement à être applaudi. La parole prophétique peut devenir reproche et dérision pour celui qui la porte.

Et pourtant, Jérémie ne parvient pas à se taire. Il pourrait choisir de ne plus répondre aux sollicitations de Dieu, se boucher les oreilles et ne plus entendre l’appel de Dieu. Mais il ajoute, parlant de cette parole reçue : « elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir. » (Jérémie 20,9)

La Parole de Dieu n’est plus, pour Jérémie, une parole extérieure. Elle est devenue une présence intérieure. Elle habite son cœur, elle brûle en lui, elle l’empêche de vivre comme si Dieu ne l’avait jamais appelé. Jérémie est saisi par Dieu, mais il se laisse aussi saisir : non pas sans combat, non pas sans plainte, non pas sans découragement, mais dans une fidélité qui demeure malgré tout. Être saisi par Dieu ne le prive d’ailleurs pas de sa liberté de protester : quelques verstes plus loin, il ira même jusqu’à maudire le jour de sa naissance (cf. Jérémie 20,14). Dieu ne demande pas une soumission silencieuse, mais une fidélité qui peut se plaindre, discuter, et tenir malgré tout.

C’est cela être appelé par Dieu : non pas être délivré de toute peur, mais découvrir qu’une parole reçue devient plus forte que notre désir de tranquillité. Le prophète ne parle pas parce qu’il aime le conflit ; il parle parce qu’il ne peut garder pour lui ce que Dieu lui a confié.

Cette expérience rejoint l’Évangile. Pierre voudrait empêcher Jésus de prendre le chemin de la croix. Il pense selon les hommes. Jérémie, lui aussi, connaît la tentation de renoncer lorsque la mission devient trop lourde. Mais Jésus nous révèle que la fidélité à Dieu ne consiste pas à éviter toute souffrance : elle consiste à marcher derrière lui, jusque dans le don de soi. « Celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. » (Matthieu 16,25) C’est exactement ce que vit Jérémie : en acceptant de perdre son repas, sa réputation, sa tranquillité, il trouve une parole qui ne s’éteint pas.

Cette fidélité n’est pas réservée aux prophètes. Elle vient rejoindre celui qui doit dire une vérité qui dérange dans sa propre famille, celui qui continue un service discret alors que personne ne semble le remarquer, celui qui tient un engagement que plus rien ne récompense. C’est ce que saint Paul écrit aux Romains : « Je vous exhorte donc, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte. » (Romains 12,1) Le mot « sacrifice » ne désigne pas ici une privation ou une souffrance que l’on s’imposerait : il vient d’un mot latin qui signifie « rendre sacré ».  Offrir sa vie en sacrifice, c’est la consacrer, la mettre tout entière au service de Dieu et des autres. C’est exactement ce que fait Jérémie même sans le nommer ainsi.

Demandons donc au Seigneur de nous saisir par sa Parole. Qu’elle ne reste pas pour nous un texte entendu le dimanche, mais qu’elle devienne un feu dans notre cœur : un feu qui éclaire nos choix, purifie nos attachements et nous rend capables de témoigner. Car lorsque Dieu saisit vraiment une personne, il ne lui enlève pas sa liberté : il la libère pour aimer, servir et parler au nom de la vérité. Amen.


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