Pardonner sans compter : le chemin de la miséricorde

Homélie pour le 24ème dimanche ordinaire

Par Claude Vignon — [1], Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=560202

Les lectures de ce dimanche nous conduisent au cœur de l’Évangile : le pardon. Le chrétien ne pardonne pas d’abord parce que l’autre le mérite, mais parce qu’il a lui-même été pardonné par Dieu.

Dans l’Évangile, Pierre demande à Jésus : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? » (Matthieu 18,21) Et Jésus lui répond : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Matthieu 18,22) ; autrement dit : sans calculer, sans limite.

Jésus raconte alors l’histoire d’un serviteur qui devait une somme impossible à rembourser. Le roi ne se contente pas de lui accorder un délai : il lui remet toute sa dette. Le serviteur reçoit une miséricorde immense. Mais, aussitôt sorti, il refuse de remettre à son tour une petite dette à son compagnon. Il a reçu le pardon, mais il ne s’est pas laissé transformer par lui.

Voilà peut-être notre contradiction. Nous demandons chaque jour à Dieu : « Pardonne-nous nos offenses », mais nous pouvons conserver longtemps dans notre cœur la dette que quelqu’un a contractée envers nous. Nous voulons la miséricorde pour nous-mêmes et parfois la justice, voire la vengeance pour les autres.

Le livre de Ben Sira pose une question très directe : « Si un homme n’a pas de pitié pour un homme, son semblable, comment peut-il supplier pour ses péchés à lui ? » (Ben Sira 28,4)

Pardonner ne signifie pas dire que le mal n’a pas existé. Cela ne signifie pas non plus renoncer à la vérité, à la justice ou à la protection des victimes. Pardonner, c’est refuser que le mal continue à gouverner notre cœur. C’est remettre à Dieu le jugement ultime et demander la grâce de ne pas répondre au mal par le mal.

Parfois, le pardon est immédiat. Souvent, il est un chemin. Nous pouvons devoir répéter devant Dieu : « Seigneur, je veux pardonner, mais je n’y arrive pas encore. Donne-moi au moins le désir de pardonner. » Le pardon chrétien n’est pas d’abord un sentiment ; c’est une décision, soutenue par la grâce.

Saint Paul nous rappelle que nous ne vivons pas pour nous-mêmes : « si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. […] si le Christ a connu la mort, puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants. » (Romains 14,8.9) Et puisque nous appartenons au Christ par le baptême, nous ne pouvons pas laisser la rancune devenir notre maître.

Demandons-nous aujourd’hui : quelle dette est-ce que je continue à présenter à Dieu ? Quelle blessure est-ce que je refuse de lui remettre ? Peut-être ne pouvons-nous pas encore rencontrer la personne concernée, mais nous pouvons commencer par la déposer dans la prière.

À chaque Eucharistie, nous recevons le Christ qui nous remet notre dette et nous réconcilie avec le Père. Alors, avant de nous approcher de la table du Seigneur, accueillons cette parole que Paul adresse aux Colossiens : « Le Seigneur vous a pardonnés : faites de même. » (Colossiens 3,13)

Le monde connaît assez bien la vengeance, le ressentiment et les divisions. Ce dont il a besoin, ce sont des hommes et des femmes qui, parce qu’ils ont été profondément pardonnés, deviennent eux-mêmes artisans de pardon.

Nous avons été largement pardonnés par Dieu. À notre tour, apprenons à devenir miséricordieux. Non pas parce que le mal serait insignifiant, mais parce que la miséricorde de Dieu est plus grande que nos dettes et nos blessures.

Demandons donc la grâce de pardonner, pas à pas, et de ne pas laisser la rancune avoir le dernier mot. Alors nous pourrons entendre et vivre cette parole de Jésus : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. » (Matthieu 5,7) Amen.


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