Lors de la veillée au Stade de France, le pape Léon XIV a dit aux jeunes réunis : « Vous êtes les saints de France. » Cela nous a peut-être étonné : pourquoi dit-il à des jeunes bien vivants qu’ils sont des saints ? Ne faut-il pas que la personne soit morte pour être déclarée sainte ?
Écoutons ces mots de saint Jean que nous avons entendu dans la deuxième lecture : « Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu. » (1 Jean 3,2) Nous ne le serons pas seulement un jour, à conditions d’en être dignes : nous le sommes déjà ! Cependant, il ajoute : « Mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. » (1 Jean 3,2)
Pour prendre un exemple concret, nous pourrions dire que nous sommes un peu comme un champ qui vient d’être semé. Si nous regardons celui-ci nous ne voyons rien d’apparent, mais l’agriculteur connait les promesses qu’il porte. Il fait confiance tout en sachant que tout ne dépend pas de lui : il faudra composer avec les conditions météorologiques ! L’agriculteur ne fait pas pousser le blé, il le sème, il l’entretient et il attend.
Nous, nous sommes pressés. Nous voudrions voir le résultat tout de suite, constater notre réussite ou notre échec. Ainsi, nous pensons que la sainteté n’est pas pour nous. Elle serait réservée à ceux que nous admirons à travers les statues ou les vitraux de nos églises, ou nos rues portent le nom. Nous pensons qu’elle concerne des gens qui n’auraient pas eu nos faiblesses, nos colères, nos fatigues.
Or la lecture de l’Apocalypse nous montre autre chose. Elle nous montre « une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. » (Apocalypse 7,9) Jean ne nous parle pas d’une élite. Il nous parle d’une foule et il nous dit qui est cette foule : elle est composée d’hommes et de femmes qui « viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. » (Apocalypse 7,14) Ces hommes et ces femmes n’ont pas évité les épreuves, ils les ont traversées. Ils ont été blessés par la vie, ils ont eu peur, ils ont douté, ils ont failli. Et pourtant, ils sont toujours là.
Les saints et les saintes sont des champs fraichement semés devenus des champs prêts pour la moisson. Au jour de leur baptême, la graine de la sainteté a été semée en eux. Ils l’ont laissée pousser en accueillant, à travers les évènements de la vie, la grâce de Dieu.
Qu’est-ce qui nous empêche de faire comme eux ? Il ne s’agit pas de nous construire un personnage. Il nous revient d’accueillir la grâce de notre baptême, le don de Dieu, sans l’étouffer sous les ronces de nos soucis, de notre indifférence. Il faut lui permettre de prendre la lumière. Et c’est tout simple : un moment de silence dans la journée, un mot de pardon qu’on ne repousse plus, un service rendu sans que personne le sache, un temps de formation pour faire grandir ma foi.
Les Béatitudes que nous venons d’entendre ne sont pas une liste de conditions à remplir. Elles sont comme des éclats de lumière que renvoie celui qui met l’Évangile en œuvre dans sa vie : le pauvre de cœur, celui qui pleure, le doux, celui qui a faim et soif de justice, le miséricordieux, le cœur pur, l’artisan de paix, le persécuté… Nous connaissons tous des personnes qui reflètent l’un ou l’autre de ces éclats, et qui ne se prennent pas pour des saints. Elles se laissent habiter par une Parole de vie : la Parole de Dieu.
Ce chemin n’est pas une course en solitaire. C’est une foule qui marche, qui est en pèlerinage. Nous sommes de cette foule, de ce peuple. La fête de ce jour nous tourne vers celles et ceux qui marchent avec nous.
Cette foule immense de l’Apocalypse n’est pas une foule d’ailleurs que nous contemplons comme de simples spectateurs. Elle est au bout du chemin, elle nous attend, et en même temps elle marche avec nous. Personne n’arrive seul. Ceux qui sont déjà au Ciel ont juste un peu d’avance sur le chemin.
Demain, nous prierons pour nos défunts. Parmi eux, il y a ceux que nous avons connus : un père, une mère, un époux, un ami, un voisin. Des gens ordinaires, qui ont semé comme ils ont pu. Nous ne savons pas ce que Dieu a fait pousser en eux. Nous pouvons juste les lui confier. Ils sont aussi sur ce chemin de sainteté à quelques pas devant nous !
La sainteté, au fond, n’est pas autre chose que des gens qui apprennent à marcher les uns avec les autres, à la lumière de l’Évangile, chacun à son pas, avec ses fatigues, sans se juger sur ce qui se voir ou ne se voit pas.
« Vous êtes les saints de France. » disait le pape aux jeunes. Pas parce que nous serions arrivés, mais parce que nous acceptons de marcher ensemble sur le chemin de la foi. Alors bonne fête à chacun ! Amen.


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