Après avoir écouté l’Évangile, je ne sais pas si Jésus aurait fait un bon directeur des ressources humaines ! En effet, alors que certains ont travaillé toute la journée sous le soleil, d’autres ne sont arrivés qu’à la dernière heure ; et tous reçoivent le même salaire, d’où la revendication des premiers : « Ceux-là, les derniers venus, n’ont fait qu’une heure, et tu les traites à l’égal de nous, qui avons enduré le poids du jour et la chaleur ! » (Mt 20,12)

À première vue, leur réaction semble légitime. Mais Jésus ne donne pas ici une leçon de droit du travail. Il nous révèle le cœur de Dieu. La vigne représente le Royaume, et le maître qui sort à toute heure manifeste un Dieu qui ne cesse d’appeler l’homme.

Le problème des ouvriers de la première heure n’est pas qu’ils aient reçu moins que prévu. Ils ont reçu exactement ce qui avait été convenu. Leur souffrance vient plutôt de la générosité du maître envers les derniers. Ils ne supportent pas que quelqu’un puisse recevoir un don sans l’avoir, pensent-ils, suffisamment mérité.

Cette tentation est très humaine : comparer, calculer, mesurer. Nous regardons la fidélité des autres, leur conversion tardive, leur place dans l’Église, les grâces qu’ils reçoivent. Nous pouvons même devenir jaloux de la miséricorde de Dieu. Alors notre service cesse d’être une réponse reconnaissante à l’amour ; il devient une revendication.

Mais Dieu ne nous donne pas une récompense calculée comme un salaire. Il se donne lui-même. Dans le Royaume, le véritable don n’est pas seulement quelque chose que Dieu accorde : c’est Dieu lui-même, la participation à sa vie.

Voilà pourquoi le Seigneur nous dit par la bouche d’Isaïe : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins. » (Isaïe 55,8) Nous voudrions parfois que Dieu soit un comptable qui rend à chacun exactement selon ses mérites. Dieu est juste, mais sa justice est aussi miséricorde. Elle ne consiste pas à retirer quelque chose aux fidèles pour le donner aux pécheurs ; elle consiste à vouloir sauver tous ses enfants.

Il y a parmi nous des « ouvriers de la première heure » : ceux qui ont reçu la foi dans leur enfance, qui ont servi longtemps, parfois dans la discrétion et la fatigue. Leur fidélité est précieuse. Mais le Seigneur leur demande de ne pas transformer cette fidélité en privilège. Celui qui a beaucoup reçu est appelé à se réjouir lorsqu’un autre retrouve le chemin de Dieu.

Et il y a aussi des « ouvriers de la dernière heure » : ceux qui se croient trop loin, trop coupables, trop âgés, trop blessés pour être appelés ; ceux qui arrivent pour demander le baptême, la première communion ou la confirmation. L’Évangile leur annonce que Dieu les cherche encore. Personne n’est exclu de sa vigne. Même à la dernière heure, un homme peut accueillir la grâce et porter du fruit.

Saint Paul nous montre que l’attitude juste est de vivre pour le Christ et de se donner à lui. La vraie mesure du Royaume n’est pas le nombre d’heures accomplies, mais l’amour avec lequel nous servons.

Demandons donc au Seigneur de purifier notre regard : qu’il nous délivre de la comparaison, de la jalousie et du mérite revendiqué. Apprenons à dire avec simplicité : « Seigneur, merci de m’avoir appelé ; merci aussi pour ceux qui tu appelles encore aujourd’hui. »

Dans la vigne de Dieu, le dernier accueilli n’est pas un concurrent. Il est un frère que la miséricorde nous invite à accueillir avec joie. Amen.


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