« Voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion envers elles… » (Matthieu 9, 36)
Il est des mots qui, une fois traduits, perdent un peu de leur force originelle. Le terme grec rendu ici par « compassion » en est un exemple. Il ne s’agit pas d’une simple pitié superficielle, mais d’une émotion profonde, presque physique : Jésus est bouleversé jusqu’aux entrailles par ce qu’il voit. Comme si la souffrance des autres lui devenait insupportable, comme si leur blessure le blessait lui-même.
Et que voit-il ? Des foules fatiguées, « abattues, comme des brebis sans berger. » (Matthieu 9,36) Cette image n’a rien perdu de son actualité. Aujourd’hui encore, notre humanité semble épuisée dans son corps, dans son âme, abattue par l’absence de sens, par l’incertitude de l’horizon. Jésus ne détourne pas les yeux. Aujourd’hui encore, il est saisi de cette même compassion, remué jusqu’au plus profond de lui-même par notre situation.
Mais d’où lui vient cette capacité à être ainsi touché ? Les lectures de ce jour nous éclairent.
Au Sinaï, Dieu s’adresse à son peuple. Et avant toute exigence, avant tout commandement, il rappelle : « Vous avez vu comment je vous ai portés sur des ailes d’aigle et vous ai amenés jusqu’à moi. » (Exode 19, 4) Ici, l’indicatif précède l’impératif. L’amour précède la loi. Nous avons trop souvent tendance à croire qu’il faut mériter avant d’être aimé. Mais ce n’est pas la logique de Dieu.
Paul l’affirme avec force : « Le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs. » (Romains 5, 8) Le Christ n’a pas attendu que nous devenions parfaits pour nous aimer. L’amour de Dieu ne s’appuie pas sur notre dignité : il la crée. C’est parce que Jésus a vécu de cet amour inconditionnel qu’il est touché jusqu’aux entrailles. Sa compassion n’est pas une vertu qu’il aurait cultivée, mais le débordement naturel de l’amour qu’il a reçu du Père.
Ce regard d’amour engendre l’envoi. Notons bien l’ordre donné par Jésus : avant d’agir, il nous dit d’abord de prier le maître de la moisson. « Priez », avant « Allez ». La mission ne naît pas d’une stratégie, mais d’une contemplation : un regard partagé avec Dieu sur les hommes et sur le monde. Celui qui n’a pas contemplé s’épuisera vite, car il ne pourra donner que de lui-même.
Les Douze sont envoyés. Et l’instruction de Jésus tient en six mots, d’une simplicité bouleversante : « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement. » (Matthieu 10, 8)
Ces six mots sont pour nous comme un miroir. Ils nous posent une question essentielle : Est-ce que je donne à partir de ce que j’ai reçu, ou est-ce que je donne pour recevoir en retour — de la reconnaissance, un sentiment d’utilité ? Il y a une manière de donner qui reste une forme de prise. Et il y a une manière de donner qui est vraiment un don, parce qu’elle jaillit d’une source que nous ne possédons pas.
Nous avons été portés sur des ailes d’aigle. Nous avons été réconciliés avec Dieu, non par nos mérites, mais par la mort de son Fils. Dans le baptême, l’Eucharistie, la confirmation, le pardon reçu, dans toutes ces grâces souvent passées inaperçues… notre vie a été rendue habitable par le don gratuit de Dieu.
Alors, quelle est la question qui nous est posée aujourd’hui ? Non pas : « Que dois-je faire pour mériter encore ? » Mais : « Comment laisser ce que j’ai reçu traverser ma vie et rejoindre les autres ? » Comment laisser la compassion du Christ devenir peu à peu la mienne ? Comment son regard sur les foules devenir aussi le mien ?
La moisson est abondante… et notre envoi ne repose pas sur notre compétence, mais sur cette unique certitude : Nous avons reçu gratuitement. Donnons gratuitement. C’est ensemble, en paroisse, que nous sommes appelés à vivre cette logique du don. Amen.


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