Homélie pour le 16ème dimanche ordinaire A, en mémoire de l’abbé Dominique-Marie.
Sagesse 12,13.16-19 ; Psaume 85(86) ; Romains 8,26-27 ; Matthieu 13,24-43
Il y a des dimanches où l’Évangile semble avoir été écrit spécialement pour nous. Dans la parabole que nous venons d’entendre, le maître du champ découvre, un matin, que son blé pousse mêlé à l’ivraie. Son seul commentaire sera : « C’est un ennemi qui a fait cela. » (Matthieu 13,28). Il ne cherchera aucune autre explication, ni ne se demandera comment il aurait pu l’empêcher. Le mal est passé pendant la nuit, pendant que tout le monde dormait, et il est reparti sans que personne le voie.
Nous avons expérimenté quelque chose de cela, cette semaine. Notre frère prêtre, Dominique-Marie, nous a quitté brutalement, accidentellement : rien de préparé, rien de mérité, rien que nous puissions comprendre. Comme les serviteurs de la parabole, nous voudrions agir tout de suite. Arracher quelque chose. Comprendre. Le maître leur dit d’attendre, non pas parce que ce qui est arrivé serait sans importance, mais parce que cela est trop grave pour être réglé par un geste précipité.
Les mots de la première lecture nous ont peut-être particulièrement touché. Le livre de la Sagesse nous présente un Dieu dont la toute-puissance est la source de son indulgence. C’est parce que Dieu est maitre de sa force qu’il juge avec mesure, qu’il gouverne avec miséricorde. Par sa puissance, Dieu n’empêche pas le mal mais il reste proche, patient, doux, même devant ce qu’il n’a pas voulu.
Dans la seconde lecture, Paul nous dit que « nous ne savons pas prier comme il faut. » (Romains 8,26), que cette prière est comme « des gémissements inexprimables » (Ibid.) c’est-à-dire comme un cri qui monte avant même d’avoir trouvé des mots pour nous confier à Dieu. Dans notre prière, les choses sont parfois mêlées, comme le blé et l’ivraie, et cela peut nous donner l’impression que nous ne savons pas prier, que notre prière n’est pas audible. Les mots de Paul sont alors un bel encouragement à nous livrer à l’action de l’Esprit Saint, qui exprimera ce gémissement et le fera monter vers Dieu. Il exprimera ce que nous ne savons pas dire et en fera une prière que le Père recevra.
Pour compléter cela, Paul écrit, un peu plus loin dans sa lettre aux Romains (nous l’entendrons dans deux semaines), que « rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. » (Romains 8,39) : ni la mort, ni la vie, ni aucune puissance. Ces mots de saint Paul rejoignent bien l’Évangile que nous venons d’entendre et la situation que nous vivons au cœur de notre diocèse, en ces jours d’épreuve.
Revenons maintenant à l’Évangile avec les deux dernières paraboles : le grain de moutarde, « la plus petite de toutes les semences » (Matthieu 13,32), qui devient un arbre où les oiseaux du ciel viennent faire leur nid ; et le levain, capable de faire lever la pâte sans qu’on la voie agir.
Une vie de prêtre ressemble à cela. Elle ne se mesure jamais à sa durée, ni à ses éclats. Elle se mesure à ce qu’elle a fait lever, discrètement dans la célébration d’un sacrement, une visite à un malade, une parole donnée à quelqu’un qui en avait besoin, un geste que personne n’a vu sauf celui qui l’a reçu. Ce travail ne s’arrête pas avec la mort. Le levain a déjà fait son œuvre dans la pâte ; il continue en nous, dans ce que nous avons reçue de lui et que nous portons maintenant à notre tour. Alors, en ce temps d’épreuve pour notre diocèse, faisons mémoire de ce que nous avons pu recevoir de l’abbé Dominique-Marie, de ce que son accompagnement, sa rencontre a fait lever en nous. Accueillons le fruit de ce qu’il a semé en nos vies par son témoignage, le don de sa vie.
Le maître du champ nous dit d’attendre la moisson. Il ne nous demande pas d’oublier, ni de faire comme si de rien n’était. Dans l’Ancien Testament, le prophète Isaïe se faisait le porte-parole du Seigneur quand il disait : « mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins. » (Isaïe 55,8) Cette parole n’est pas pour mettre une distance supplémentaire entre Dieu et nous, mais elle nous invite à ne pas exiger de Dieu ce qu’il ne nous a jamais promis d’expliquer, et à recevoir ce qu’il nous promet réellement : sa présence, jusqu’au bout.
Nous ne sommes pas les maîtres du champ. Nous en sommes les serviteurs, chargés simplement de continuer à semer, même le cœur lourd, en confiance. La moisson ne nous appartient pas : elle appartient à Dieu. Que le Seigneur nous donne la joie de continuer à des semeurs. Amen.


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