Nous sommes au soir du premier jour de la semaine. Les portes de la maison sont verrouillées. Les disciples sont enfermés. Saint Jean ne nous donne pas un renseignement topographique. Il brosse le portrait de l’humanité blessée : enfermée dans la peur, dans le deuil, dans la paralysie du lendemain qui ne sait pas ce qu’il sera.
Combien de nos contemporains, et peut-être nous-mêmes, vivons ainsi : les portes closes sur une souffrance qu’on n’ose plus partager, sur un avenir qu’on ne croit plus.
C’est dans cet espace fermé que Jésus entre. Non pas en fracassant la porte, mais en traversant l’impossibilité. Et il dit : « La paix soit avec vous. » (Jean 20,19) Avant toute mission, avant tout envoi : la paix. C’est un fruit de l’Esprit.
Jésus souffle alors sur eux. Le mot grec qui signifie ce souffle est le même que celui employé dans la Genèse, quand Dieu souffle sur l’argile et que l’homme devient un être vivant. La Pentecôte est une nouvelle création. L’humanité blessée, recluse dans la peur, reçoit un souffle nouveau.
Dans les Actes des Apôtres, Luc nous dit la même chose, de façon différente. Il parle d’un vent puissant, des langues de feu, et des hommes qui sortent dans la rue pour parler à des gens venus du monde entier. Et il dresse la liste des nations connues à l’époque. Ce que Babel avait dispersé et embrouillé, l’Esprit Saint le rassemble. Non pas en effaçant les différences, mais en les traversant toutes. Chacun entend « dans son propre dialecte, sa langue maternelle. » (Actes 2,8) L’Esprit Saint ne nivelle pas, il relie.
La séquence que nous venons de chanter l’appelle : le Père des pauvres, le consolateur, l’hôte de l’âme. Il n’arrive pas comme une force qui s’impose. Il arrive comme une présence qui remplit ce qui est vide, qui réchauffe ce qui est froid, qui redresse ce qui est courbé. La séquence est une liste de ce que l’Esprit fait et non de ce qu’il est. Comme pour le vent, on le connait que par ce qu’il fait bouger.
Paul, dans la première lettre aux Corinthiens, nous donne une autre vision de l’œuvre de l’Esprit Saint. La communauté de Corinthe est divisée : chacun fait valoir ses dons, ses expériences, sa façon d’être spirituel. Paul retourne l’argument : c’est parce qu’il y a beaucoup de membres que le Corps est un. Les dons sont nombreux et différents, mais leur source est unique, et leur finalité aussi : en vue du bien commun.
L’Esprit Saint ne nous rend pas identique. Il ne fabrique pas des croyants en série. Il fait de notre diversité même la richesse du Corps. Ce qui détruit l’Église, c’est moins le péché des membres que l’illusion que mon don est le seul, que ma façon de prier est la bonne, que ma culture est universelle.
Le Pentecôte nous guérit de cette prétention. Elle nous apprend que l’autre, avec sa langue, son histoire, ses charismes différents des miens, est nécessaire à l’intégralité du Corps.
Revenons à l’Évangile. Jésus dit à ses disciples : « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » (Jean 20,21) Puis il souffle sur eux. Ce souffle est celui de l’envoi, de la mission. Et les disciples sortent de la pièce fermée. La peur n’a pas le dernier mot. Ils vont témoigner, eux qui avaient fermé la porte à double tour.
Et nous ? Cette liturgie, cette Eucharistie est notre Cénacle. On y reçoit le souffle. Mais le Seigneur ne souffle pas sur nous pour que nous restions ici. Il souffle sur nous pour que nous ouvrions les portes, les mains, les bouches. Pour que nous allions, avec nos charismes différents, dire à chacun ce qu’il peut entendre : le Dieu de Jésus les aime et les renouvelle.
La séquence de Pentecôte se termine par une supplique ; « À tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés. Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. » C’est une prière d’indigence. On ne vient pas devant le Seigneur avec ses mérites. On vient les mains vides. L’Esprit remplit ce qui est vide. Il entre là où les portes sont closes. Il souffle là où la peur a pris toute la place.
Alors, comme nous l’avons prié au début de la célébration, demandons au Seigneur, qu’il « continue dans le cœur des croyants l’œuvre divine entreprise au début de la prédication évangélique » (Collecte d’ouverture de la messe de Pentecôte) et qu’il nous fortifie dans notre foi et notre témoignage. Amen.


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