Ils tournent le dos à la ville, à la communauté des disciples, au tombeau vide… Ils partent. Et dans leur marche, nous sentons tout le poids d’un espoir effondré : « Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. » (Luc 24,21) L’imparfait est cruel. Nous espérions mais c’est fini. Il est mort. Le présent ne contient plus rien si ce n’est la déception.

Ces disciples ont quelque chose d’attachant car nous les reconnaissons. Parfois, nous sommes comme eux. Notre cœur est alourdi parce que Dieu n’a pas fait comme nous l’attendions : une prière sans écho, une épreuve qui dure. Il y a en chacun de nous, à certaines heures, quelque chose du disciple en fuite.

Alors que tout semble perdu, quelqu’un s’approche et se met à marcher avec eux.

Ce détail est d’un infini réconfort : Jésus vient à leur rencontre où ils sont, dans leur fuite, dans leur découragement. Et sa première parole n’est pas un reproche mais une question : « De quoi discutez-vous en marchant ? » (Luc 24,17) Il laisse d’abord place à leur douleur. Il les laisse parler, se vider le cœur. C’est seulement après qu’il commence à leur expliquer les Écritures.

Cette pédagogie de Dieu mérite que nous nous y arrêtions. Le Seigneur ne court-circuite pas notre humanité. Il ne balaie pas nos questions d’un revers de main. Il entre dans notre histoire, avec ses détours et ses impasses, avant de l’ouvrir à une lumière nouvelle. La grâce fonctionne ainsi : non pas par force, mais par présence ; non pas en effaçant notre route, mais en marchant sur elle avec nous.

Arrivés au village, Cléophas et l’autre disciple invitent Jésus : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » (Luc 24,29) Ces mots sont aussi une prière, la prière des croyants de tous les temps : reste avec nous quand la lumière baisse, quand vient la nuit.

Jésus entre et s’assoit à leur table. Et là, l’extraordinaire se produit : « il pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. » (Luc 24,30) A cet instant, leurs yeux s’ouvrent et ils le reconnaissent à cette fraction du pain.

Frères et sœurs, cela nous concerne directement. Ce que nous célébrons aujourd’hui, comme à chaque Eucharistie, c’est exactement le chemin d’Emmaüs. La Parole de Dieu que nous venons d’entendre, c’est le Christ marchant avec nous et ouvrant nos intelligences. Et dans quelques instants, quand je prendrai le pain, que je prononcerai la prière d’action de grâce, et que je le romprai, c’est le même Christ qui se donnera à voir. Il se donnera à voir non pas aux yeux du corps mais aux yeux de la foi.

Quans les yeux des disciples s’ouvrirent, Jésus « disparut à leurs regards. » (Luc 24,31) On pourrait trouver cela décevant. Mais c’est là que se révèle la nouveauté de la Résurrection : le Christ ressuscité n’est plus présent comme avant. Sa présence nouvelle est sacramentelle, elle se donne dans des signes, et elle envoie, comme les disciples d’Emmaüs.

En effet, « à l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. » (Luc 24,33) Ils partirent rejoindre la communauté et témoigner. La rencontre avec le Ressuscité ne se garde pas pour soi. Elle transforme et elle envoie. C’est la même dynamique que chez Pierre dans la première lecture, qui proclame sans crainte devant la foule : « Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins. » (Actes 2,32)

Pendant quelques instants de silence, prenons conscience que le Christ ressuscité vient nous rejoindre sur notre chemin de foi, notre chemin de vie, là où nous en sommes. Écoutons-le nous poser la question : « De quoi discutez-vous en marchant ? » (Luc 24,17) et ouvrons-lui notre cœur. C’est quand notre cœur lui parle que la Parole de Dieu peut entrer et commencer à brûler. Et tout à l’heure ; quand le pain sera rompu, ouvrons les yeux : le Ressuscité est là ! Amen.


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